Fiction, Fiction en français

L’Invisible

Il y avait une tour, au milieu d’une ville. Depuis qu’elle avait été érigée, elle veillait inlassablement sur ses alentours. La tour n’était pas particulièrement haute ou belle, elle avait été pensée pour être pratique, un alliage de béton et de verre, une fourmilière où se pressaient tous les jours des centaines et des centaines d’êtres humains, un alliage de gris et de noir. 

Si elle n’avait pas été une tour, elle aurait pu crier – sur tous les toits, évidemment – que rien ne lui échappait ; qu’elle avait vu toutes les nuances du soleil levant éclairer les façades des immeubles d’habitation, absorbé toutes les odeurs de viandes grillées et de pots d’échappements possibles et imaginables, et qu’elle avait tremblé lors des orages d’août. Pas pour elle, mais pour les milliers de petites boutiques aux enseignes aguicheuses – qui parfois, après des années de bons et loyaux services, rendaient leur dernier souffle dans un fracas assourdissant de rideaux de fer. Pour les écoles et leurs cours minuscules où le futur de l’humanité se jouait à la marelle. Et puis, pour l’Invisible. 

Photo by EMILE SÉGUIN on Unsplash

L’Invisible se trouvait tout en bas de la tour – à quelques mètres à droite des immenses portes vitrées et étincelantes de l’entrée principale -, devant une autre petite ouverture à la peinture fatiguée, dont le rôle se limitait à laisser passer des sacs remplis d’ordures et des humains en manque de nicotine.

La tour était très fière d’abriter l’Invisible. Les Hommes avec un vrai pouvoir, cela ne courait pas les rues – et elle savait de quoi elle parlait. L’Invisible ne portait ni gris ni noir, mais un long tricot d’un vert similaire à celui de la petite porte à côté de l’entrée. En y regardant de plus près, le vert tirait vers le brun, et quelques mailles de son tricot avaient filé à l’anglaise – mais peu importe. Avec sa barbe de trois mois, ses sourcils broussailleux et ses grands yeux qui perçaient la nuit, il avait belle allure, ce super-héros urbain.

La taille et la localisation de la tour lui permettaient d’observer, à chaque heure de la journée et de la nuit, les allées et venues de l’Invisible dans la ville. Le dos légèrement courbé et d’un pas lent – et même s’il semblait parfois, zigzagant entre les véhicules, sur le point de changer d’itinéraire -, l’Invisible partait s’asseoir devant la mairie. A l’ombre des colonnes de la façade principale, face à un square immense bordé de chênes, il se laissait alors bercer par le klaxon des voitures, le cri des goélands se disputant le contenu d’un sac poubelle, les roues des poussettes et des valises sur les pavés, les rires et les verres qui s’entrechoquaient, le bruit sourd des bouches de métro, et celui des bouches qui se demandaient où elles étaient – bien souvent dans des langues qu’il ne connaissait pas. L’Invisible regardait ainsi passer ses journées. Puis tous les soirs, comme un enfant après seize heures, il se levait pour retrouver la tour et sa petite porte verte. Lorsque le soleil se couchait et que le noir du ciel rencontrait celui de l’asphalte, la tour et l’Invisible s’endormaient alors, au son des sirènes et des autres créatures de la ville.

Un beau matin, un manteau blanc vint recouvrir le goudron des routes et le sommet des toits. Le bruit des moteurs s’affaiblit et les humains en quête de nicotine raréfièrent leurs sorties par la petite porte verte. La tour était réveillée chaque matin par un orchestre d’engins aux gueules effrayantes, dévorant le contenu du manteau blanc partout où ils passaient.

L’Invisible jugea qu’il valait mieux rester dans le coin et s’adossa à la petite porte, abrité par quelques cartons de déménagement dénichés ici et là, qu’il avait entreposés comme un château-fort. Pas question pour lui de déménager. 

Lorsqu’elle s’aperçut un jour que l’Invisible ne bougeait plus, la tour, prise d’empathie – autant que peut l’être une tour – décida d’y mettre du sien. De toutes ses forces, elle parvint à maintenir ses immenses portes d’entrée ouvertes pour transmettre une vague de chaleur vers la petite porte de droite. Les hommes et les femmes du bâtiment commencèrent à s’agacer et à s’activer pour refermer les portes, à grand coups de bras et de mandibules agités dans l’air. Tout le brouhaha de la fourmilière réveilla l’Invisible, qui en se levant, fit s’écrouler son château de carton. 

Et c’est là qu’elle le vit.

L’un des tailleurs gris tourna la tête, lentement ; ses yeux se posèrent sur le tricot vert de l’Invisible.

Ce fut si rapide que la tour ne s’en rendit compte que le lendemain, lorsqu’elle ne vit plus de château-fort ni de long tricot vert devant la petite porte. En quelques minutes, l’Invisible avait perdu son pouvoir d’invisibilité. Et c’était peut-être mieux ainsi, se dit-elle. Parce qu’après tout, les super-héros et les tours qui pensent n’existent que dans les histoires.

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