graine d'amertume
Fiction, Fiction en français

La graine d’amertume

Le son d’un jingle publicitaire à la télévision la sort soudain de sa rêverie. Il doit être presque 17 heures, et déjà, la véranda est plongée dans la pénombre. Seule la lumière bleutée de l’écran traverse la pièce. Valérie cligne des yeux. Déjà l’automne. Des feuilles boueuses qui collent aux semelles, des minutes perdues le matin à ne pas savoir comment s’habiller, l’odeur des radiateurs qu’on rallume après une longue hibernation, des averses soudaines – juste au moment où vous avez osé vous éclipser, avec bravoure, sans parapluie, pour aller chercher les croquettes du chat. Valérie n’a jamais aimé l’automne.

Valérie avait passé sa soirée, la veille, chez sa petite sœur et sa famille. Les petits étaient particulièrement excités en ce soir d’Halloween, et avaient passé leur soirée à se goinfrer de bonbons, sous le regard réprimandeur, mais résigné, des parents. Cathy et Denis avaient cuisiné ensemble et le repas s’était déroulé sans fausse note – deux ou trois taquineries de rigueur entre le plat et le dessert, à propos de Valérie et son chat, mais on prenait l’habitude en vieillissant.

Lorsqu’on est fleuriste, comme Valérie, chaque journée ressemble à ce type de dîner. Les gens vous parlent – pas juste pour que vous leur mettiez « un peu plus de lys là, elle adore les lys », ou pour savoir s’il fallait « beaucoup arroser les anémones en été, c’est ma voisine qui le dit » – mais pour parler du destinataire du bouquet, ou du défunt à qui l’on rendra hommage avec cette couronne. Toutes les étapes de la vie, de la naissance à la mort, passent par le fleuriste. Les hommes poussent la porte avec un air un peu perdu – parfois méfiant, lorsqu’ils craignent de tomber sur leurs épouses – et les veuves entrent un mouchoir à la main, des larmes coincées au creux des rides.

Les gens vous parlent, vous êtes soudain la meilleure amie, la thérapeute. Sauf qu’en échange, en lieu et place de l’étreinte que recevrait l’amie et des honoraires que percevrait le psychologue, la fleuriste a droit à une, voire deux questions sur sa vie. Sa vie à elle. Et qui offre des fleurs à la fleuriste ?

Il commence à pleuvoir. La véranda est à présent plongée dans le noir, la télévision, lassée de divertir le spectateur absent, s’étant mise en stand-by. On entend plus que le bruit des gouttes s’écraser contre les vitres, et des larmes sur les joues de Valérie.

Lorsqu’elle avait 7 ou 8 ans, Valérie était rentrée chez elle en pleurs après l’école. En sanglotant et en repoussant d’une main le Cacolac que lui offrait sa mère – et pourtant, elle adorait le Cacolac –, elle déclara d’un ton ferme qu’elle n’aimait pas être une enfant. Lorsque sa mère lui demanda plus de détails, elle fini par expliquer, la morve au nez, que Franck, un CM1, lui avait craché dessus en lui disant qu’elle était moche et qu’elle ferait mieux d’aller se laver.

C’est ce jour-là que la mère de Valérie lui raconta pour la première fois l’histoire de la graine d’amertume, et pourquoi il ne fallait pas la laisser pousser. La graine d’amertume poussait à l’intérieur de chacun, quelque part entre l’estomac et le cœur. Lorsqu’on l’arrosait des méchancetés des autres, lorsqu’on lui donnait l’engrais de nos regrets et de nos doutes, la graine se développait et des racines commençaient à s’accrocher aux veines et aux poumons. On avait le souffle court, on se sentait oppressé en permanence. Bref, il fallait garder sa graine la plus petite possible, toute petite entre l’estomac et le cœur. Etrangement, c’était cette histoire qui avait donné envie à Valérie de devenir fleuriste.

Cela fait longtemps qu’elle n’a pas repensé à cette histoire. Valérie déchire une feuille du rouleau d’essuie-tout qu’elle tient à la main, et se penche pour essuyer, doucement, les gouttes de sang qui coulent entre ses jambes. Le chat la regarde et pousse un miaulement. « Encore une » semble-t-il lui dire. Valérie pousse un soupir. Quelque part, entre son estomac et son cœur, il y a comme des centaines et des centaines de racines bien accrochées.

graine d'amertume
©Maarten van den Heuvel/Unsplash

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